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Au sommet du théâtre camerounais
63 ans bientôt dont 48 passées de façon ininterrompue sur les planches, Jacobin Yarro passe pour la figure centrale du théâtre camerounais. Comment en est-il arrive-là ? Jacobin se livre dans cet entretien a baton rompu
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En attendant le début d'un entretien (Jacobin Yarro)

Jacobin Yarro, ce nom est une référence en matière de comédie et mise en scène au Cameroun désormais. Le percevez-vous également ainsi ?
Ce qui n’était qu’une passion comme chez bon nombre d’enfants est devenu un métier par la force des choses. Qui s’offusquerait vraiment d’une telle destinée ? 63 berges bientôt, dont 48 d’une pratique théâtrale pleine à ras bords, allant de l’amateurisme à la formation aux techniques avancées, le tout associé à une présence ininterrompue sur la scène théâtrale, cela laisse forcément des empreintes. 

Des empreintes forcement accompagnées de distinctions ?
J’ai reçu en 2008 le prix d’Excellence Théâtrale Camerounaise pour l’ensemble de ma contribution à la promotion du théâtre camerounais. En mai 2010, j’ai interprété devant 6000 spectateurs et le gouvernement camerounais au complet réunis au Palais des sports de Yaoundé, la grande fresque historique théâtrale ''La Marche en avant'' représentée à l’occasion de la célébration du cinquantenaire de l’indépendance du Cameroun. Pour un comédien, compte tenu de la solennité de la circonstance, cela n’est pas simplement un privilège mais un couronnement dans une carrière. Alors, qu’on vous aime ou qu’on vous déteste, qu’importe, vous ne pouvez pas laisser indifférent.

Haut cadre du ministère des Affaires sociales promu à un bel avenir, votre démission et revirement pour l’art théâtral n’a toujours pas encore été compris ?
On peut mieux le comprendre aujourd’hui, du moins, je me donne raison aujourd’hui. Je le referais, si j’avais à le refaire. Entré dans la fonction publique comme cadre au ministère des Affaires sociales en 1978, je bénéficie en 1986 d’une bourse du gouvernement camerounais pour des études post universitaires. A mon retour de formation du Canada en 1990 nanti d’un Master of Science en Service Social de l’Université de Montréal, je suis confronté à une situation socio professionnelle des plus affligeantes et des plus absurdes, compte tenu des contingences économiques : Gel des reclassements, coupe des salaires de 70 %, bref, une clochardisation programmée. Je me suis senti touché dans ma dignité, mon orgueil en avait pris un coup. J’ai refusé de me résigner et par bonheur, il s’est offert une alternative des plus insoupçonnées jusque là. J’avais mis à profit mon séjour canadien pour prendre des enseignements au Conservatoire d’Art dramatique de Montréal, autrement dit acquérir des aptitudes de pratique théâtrale (jeu d’acteur et mise en scène) de haut niveau.
Lorsque l’alternative s’offre aux personnels de l’État en 1996 de partir ou de rester, je n’hésite pas, d’autant plus que dans la même période, un vent favorable soufflait dans la coopération culturelle internationale avec l’entrée, quelques années plus tôt, du Cameroun dans la Francophonie et le Commonwealth. Mettant à contribution ma réputation déjà établie sur le plan national et les connaissances acquises au Conservatoire, je me suis donc jeté corps et âme dans la pratique théâtrale de niveau professionnel.

La passion seule ne faisant pas entretenir un foyer, qu’est ce qui vous a donné de croire en votre réussite dans ce domaine ?
Le théâtre m’aura rendu au centuple ce que je lui ai donné tout au long de mes 25 premières années de pratique. J’ai frôlé bien des crises pour entretenir la passion : Des investissements à pertes dans les productions, des endettements inconsidérés entrainant des turbulences dans ma vie familiale, etc.
Au fond de la passion il y avait fort heureusement un don. Ayant compris que « Sans technique un don n’est qu’une sale manie» je me suis mis à l’apprentissage du théâtre, de son histoire, des œuvres et surtout des techniques du jeu théâtral qui ont culminé à un séjour de 6 mois au Conservatoire d’Art Dramatique de Montréal en 1988.
A mon retour du Canada, je suis sacré Grand Prix et Prix de la Meilleure Œuvre Dramatique des Rencontres Théâtrales de Yaoundé en 1992 avec la création de la pièce «Bokassa 1er» de Protais Asseng. Ce qui me vaut d’entrer dans les bonnes grâces et de bénéficier désormais de l’appui du service de Coopération et d’Action culturelle de l’ambassade de France au Cameroun. Voilà ce qui constituera pour moi la planche de salut en 1996 lorsque je décide de quitter la fonction publique pour m’installer avec une farouche détermination dans le métier de comédien metteur en scène et directeur d’une compagnie professionnelle de théâtre.
Je puis l’affirmer sans ambages aujourd’hui : Je dois tout au théâtre : La personnalité, je veux dire l’homme public que je suis aujourd’hui n’a qu’une référence, à savoir la pratique théâtrale sous toutes ses coutures : créations, interprétation, mise en scène, formation, consultation etc. La marmite boue trois fois par jour chez moi. J’estime avoir réussi l’éducation de mes quatre garçons qui sont tous ingénieurs: énergéticien, logisticiens et informaticien.

Dans un environnement où le public est de moins en moins présent, où la concurrence avec la télévision est manifeste, le théâtre fait-il encore rêver la jeunesse ?
Nous ne sommes pas les premiers à jouir de la télévision. Il s’agit là d’un faux procès et jamais, et nulle part ailleurs, la télévision ne s’est substituée au théâtre. Les conditions ne sont simplement pas réunies pour intéresser le public au théâtre, que dis-je ? Pour le ramener au théâtre, car, du temps où nous disposions des espaces viables pour y accueillir le public, il se déplaçait d’ailleurs massivement.
Je vous fais une confidence. Tenez, dans le cadre de la compagnie théâtrale que j’ai mise sur pied depuis une quinzaine d’années, la programmation des représentations en milieu scolaire nous permet chaque année de faire un chiffre d’affaire de l’ordre de 2 000 000 fcfa. Ce n’est rien me rétorqueriez-vous, mais il ne s’agit là que d’une trentaine d’établissements scolaires sur le demi millier que compte Yaoundé. J’assume depuis six éditions la coordination pédagogique des ateliers de vacances au ministère des Arts et de la Culture, à l'Institut Goethe et à l’Institut Français de Yaoundé. Depuis deux ans, je donne des cours d’interprétation scénique et de direction d’acteur à l’institut Universitaire des Beaux Arts de Foumban. Tenez-vous tranquille, ca se bouscule au théâtre, depuis les tout-petits aux universitaires en passant par les adolescents.
En un mot comme en mille, le théâtre reste un art de privilégiés et n’a rien perdu de sa verve. Il ne lui manque que de la visibilité.
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Pendant une représentation à l'Institut français de Pointe noire en juillet 2015 (J.Y)

Parlez-nous justement de l’expérience d’adaptation et de mise en scène de la Chute de Camus avec les élèves de 1ere de Fustel de Coulanges. Qu’est ce qui vous a marque dans ce travail ?
La création sur scène de «La Chute» de Camus est un projet initié avec l’appui de l’Institut Français de Yaoundé en 2013 pour marquer le centenaire de ce célébrissime auteur. Le lycée Fustel a voulu profiter de cette initiative pour édifier les élèves de 1ère. C’est ainsi que je leur ai expliqué la démarche technique qui permet d’aller d’un roman ou d’un récit à la scène, autrement dit la réécriture dramatique et scénique d’une œuvre relevant initialement d’un genre purement littéraire. Ils ont manifesté beaucoup d’intérêt aux exposés et surtout à la représentation finale de l’œuvre. Il convient de relever d’ailleurs que le lycée Fustel m’a toujours sollicité pour des interventions de cette nature et des représentations spéciales à l’intention de ses élèves.

Et puis, on consomme 2 heures de spectacles avec Trois prétendants, un mari de Guillaume Oyono Mbia. Qu’est ce que vous avez insufflé dans cette pièce pour lui donner une telle flamme, un tel succès ?
Nombre de camerounais ayant lu, étudier ou simplement entendu parler de Trois Prétendants, un mari de Guillaume Oyono Mbia n’ont jamais eu le privilège de vivre cette pièce sur une scène. Une des raisons, non des moindres, c’est la lourdeur de sa distribution (une trentaine de personnages à mettre en scène). Du coup, s’attaquer à cette œuvre nécessite des préalables : Des moyens humains, à savoir de vrais et bons comédiens, et de la logistique. A l’occasion des 50 ans des Éditions CLÉ, j’ai eu le privilège de me voir confier la création de cette immense œuvre. J’ai puisé dans le vivier du département des arts du spectacle de l’université de Yaoundé 1 une bonne poignée de jeunes comédiens au potentiel avéré que j’ai associé à quelques vieux briscards. Avec l’appui logistique conséquent de CLÉ, il ne me restait plus qu’à faire ce que j’ai appris à faire et que je sais faire en toute conscience et technicité. Le résultat est ainsi une conjugaison des moyens, de talents et de technicité. Dans les conditions similaires, je garantirais à n’importe quelle création théâtrale son plein d’éblouissement.

2 heures de spectacle, c’est à la fois beaucoup d’énergie à mobiliser et à dépenser. Combien d’heures de répétition et d’évaluation ?
Comme compagnie Les Ateliers du COCRAD sont une structure professionnelle et nous fonctionnant, selon les canons de toute entreprise productrice de biens marchands. Les moyens financiers mis à notre disposition nous ont permis d’organiser une résidence de création à l’espace culturel BIMIBER. 23 séances intensives de répétitions étendues sur deux mois et surtout un déploiement de talents et de techniques à la hauteur de l’œuvre et de l’événement.

Quelles sont les aptitudes que vous traquiez chez les candidats lors du casting de cette pièce ?
Ma démarche s’inscrit toujours dans les canons du professionnalisme. Je lance un appel à candidature pour sélectionner les comédiens présentant les meilleurs profils. A savoir, expérience professionnelle, disponibilité et surtout talent. Cette étape ne me cause pas beaucoup de souci dans la mesure où j’ai une parfaite connaissance transgénérationnelle et diachronique du milieu théâtral camerounais et de ses hommes. Une convention est signée entre chaque comédien et la compagnie stipulant clairement les conditions de travail et de rémunération.

Le succès d’un livre garantit-il en partie la réussite d’une adaptation ? Sinon, quelle peut-être la proportion de l’influence du succès d’un livre à adapter pour la scène ?
De manière générale, ce n’est pas la portée morale ou didactique d’une œuvre, encore moins son succès en librairie qui me fait flashé. C’est davantage les vibrations esthético-dramatiques que j’éprouve à sa lecture qui provoquent le déclic. Je me suis tellement exercé à visualiser ce qui se raconte ou sentend que j’arrive à détecter des actions dramatiques là où un auteur ne les soupçonne pas dans son œuvre. J’adapte aisément un poème, un récit ou un roman à la scène. L’adaptation est une réécriture totale d’une œuvre initiale selon les canons polysémiques de l’art dramatique. Le succès théâtral d’une œuvre peut aller au-delà et même faire ombrage à son succès en librairie. Pour ce qui est de l’œuvre théâtrale à proprement dite, seule une représentation scénique publique permet d’en apprécier la portée. Elle est d’ailleurs la seule véritable preuve même de l’existence de l’œuvre, la seule vraie manière d’éditer l’œuvre.

Il ya aussi la récente mise en scène interprétée par Anita Kamga Fotso "Tant que durera l'homme" inspirée de l’ouvrage de Fabienne Kanor. Fallait-il rajouter aux déceptions quotidiennes rencontrées par nos sœurs ou simplement faire comprendre quelles ne sont pas les seules à en être victimes en allant chercher chez Kanor, l’antillaise ?
Je suis un metteur en scène, un architecte de spectacles, un démiurge. Je ne me soucie pas d’abord de ce que le spectateur retiendra comme leçon mais de la quantité des émotions à travers lesquelles je vais le balader tout au long du spectacle. Je colle à la fonction première du théâtre qui est celle de distraire, d’émouvoir. La portée didactique pour moi est celle que l’auteur a initialement conférée à son œuvre et je lui sers de point d’orgue. J’ai flashé à la lecture de la quatrième de couverture de l’œuvre de Fabienne Kanor, «D’eaux Douces», un titre assez anodin. L’héroïne Frida dégageait une telle vibration dramatique dans ses déclarations que je la sentais carrément au creux de mon oreille.
Je voulais en guise de spectacle porter ce récit sur scène sous forme d’une performance, d’actions dramatiques verbales et scénographiques. En spectacle, ce n’est pas seulement le récit de Frida qui se donne, mais une mise en voix et une mise en espace qui rendent plus saignante cette odyssée. C’est là une force que seul le théâtre est capable d’apporter à une fable.

Près de 48 ans de pratique, comment définissez-vous aujourd’hui le théâtre ?
Le théâtre reste et demeure une pratique de privilégiés. Mal aimé, je dirais non ! Mal connu certainement ! et par conséquent mal apprécié dans sa dimension humaine et sociologique. Lorsque Dieu déclare «Que la lumière soit !» c’est bien un acteur sur scène qui parle. Fermez un instant les yeux et tendez l’oreille pour écouter raisonner cette voix du bon Dieu. Lorsqu’on a été acteur un jour, on l’est pour toujours. Il y a de l’acteur dans chacun de nous. Cette disposition naturelle, lorsqu’elle est bien développée et mise à profit, peut faire toute la différence dans bien des circonstances de la vie.

Y a-t’il d’autres corps de métiers dans le théâtre au-delà de ceux, très connus, de comédien et de metteur en scène ?
Assurément. Le théâtre mène à tout. Il n’y a qu’à regarde autour de soi. Les animateurs radio et de télévisions les plus célèbres dans le monde sont en même temps des comédiens. Observez la prestance publique si réputée des chefs d’état américains. Attitudes physiques, mise en voix, regard etc, tout cela relève du jeu d’acteur. C’est un art que tout américain se donne la peine d’apprendre à travers le jeu théâtral prescrit dans les programmes scolaires. L’art de parler en public est fondamental dans toutes les fonctions d’homme public. La meilleure école reste la pratique du jeu d’acteur.
Pour rester dans le cadre strictement scénique, la création lumière, la création des costumes de scène, la scénographie sont autant de métiers inhérents à la pratique théâtrale.
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Cette fois face à la caméra (J.Y)

Vous êtes de plus en plus présent dans des séries télévisées et sur les plateaux de tournage des films, est-ce une reconversion ?
Pas du tout. Je change simplement de chambre tout en restant dans le même appartement. Le cinéma est la petite fille du théâtre. Mon métier de comédien interprète m’a pourvu des ressources techniques nécessaires pour me trouver à l’aise ici ou là. Bien entendu, le jeu devant une caméra diffère de celui sur une scène. Mais dans un cas comme dans l’autre, il est question de jouer à interpréter un personnage, une action ou une situation. D’ailleurs, on me verra désormais plus souvent au cinéma qu’au théâtre, simplement parce que le cinéma je suis hyper booké comme acteur et comme metteur en scène et que le cinéma m’expose plus.

Quel état des lieux faites-vous du théâtre au Cameroun ?
Le théâtre camerounais continue de faire autorité sur les scènes du monde, porté par de jeunes créateurs qui ont bon dos. Des espaces culturels spécialisés dans le théâtre se créent à l’initiative des hommes de théâtre eux-mêmes, ce qui augure d’une renaissance certaine. Ces dispositions privées permettront à coup sûr de donner de plus en plus de visibilité à la pratique théâtrale et à ramener le public au spectacle. J’évite exprès de parler des manquements de l’état du Cameroun à l’égard du théâtre, car il s’agirait une fois de plus d’une rengaine dix mille fois répétée. L’enseignement du théâtre est prescrit à tous les niveaux de notre système éducatif désormais. Il ne reste qu’à y mettre les moyens.

Selon-vous, comment résoudre durablement les problèmes qui plombent son épanouissement ?
Lorsqu’il se trouvera des espaces viables pour accueillir le public et que les créateurs seront dotés des compétences et des moyens techniques, artistiques et logistiques appropriés, le théâtre retrouvera la place irremplaçable qui est la sienne dans le concert des arts. Le théâtre est un art inscrit dans l’ADN de chacun de nous. Chaque être humain aime à se donner en spectacle ou à jouer les voyeurs, disons à regarder jouer.

Propos recueillis pas Claudel T.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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