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« Parfois je trouve l’intérêt européen pour l’art africain un peu suspect »
La perception de l’art africain, le développement d’un marché d’art sur le continent, les nouvelles pratiques artistiques, la précarité des artistes, les solutions alternatives des critiques d’art… toutes ces questions sont évoquées dans cet entretien accordé à hanoscultures.com 
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Sévérine Kodjo Grandvaux, Salon Urbain de Douala, décembre 2017 (photo : Perez Mekem) 

Quel regard jetez-vous sur l’évolution de l’art en Afrique ?

Les situations en Afrique sont complètement différentes selon les régions. On ne peut pas parler de la même chose en Afrique du Sud, au Sénégal, en Côte d’Ivoire, au Cameroun ou du Nord du continent. On a une grande disparité sur l'ensemble du continent. Ce qui est certain est qu’il y’a un intérêt médiatique et curatorial plus important qu’il y’a dix ans. Le fait qu’il y’ait des événements internationaux qui s’intéressent davantage à l’Afrique, des événements qui programment aussi des artistes du continent, ça donne une certaine impulsion et des répercutions sur le continent. Parce qu'au finish, les artistes et les oeuvres qu'ils produisent bénéficient d'une meilleure visibilité. Relevons aussi que sur le contient aussi, il y’a des temps forts important comme le Salon urbain de Douala, la Biennale de Dakar, les rencontres photographiques de Bamako et puis tout récemment il y’a eu l’ouverture d’un musée d’art contemporain en Afrique du Sud. Ce sont là des moments qui nous permettent de voir qu’il y’a une réelle progression et que la scène artistique est plus dynamique qu’il y’a quelque année. En tout cas, l’art africain a plus de visibilité.

Il est constaté que l’art africain intéresse de plus en plus même au-delà du continent ?

Oui, il y’a un intérêt ! On a vu les prix de l’art africain qui ont augmenté sur le marché. Mais, ils restent très en-deçà du marché international. Il y’a encore une grande différence de prix entre l’art africain et l’art asiatique ou l’art occidental. Ce qui est certain, ce qu’il y a plus d’intérêt pour l'art africain. Cette situation s'explique par le fait que certains pensent que c’est le moment d’acheter les produits de l’art africain parce que cet art n’est pas encore cher. Notons qu'il y’a désormais de la spéculation artistique sur le marché et puis c’est une scène qui est tellement variée, tellement dynamique. Un certain nombre de personne se rendent compte qu’il y’a des choses intéressantes qui se passent et ont envie de donner à voir cela. Le plus important pour les artistes, ce sont les opportunités de faire circuler leurs œuvres qui se multiplient. Toutefois, je pense qu’il faut faire très attention à ce qu’il n’y ait pas une perpétuation du regard exotique sur l’art africain. Ce que je constate est que souvent on entretien encore un certain cliché occidental sur l’art africain; on s’intéresse à ce qui a de la couleur, à ce qui rappelle la danse ou la sape. Ça plaît énormément! Et parfois aussi, je trouve l’intérêt européen pour l’art africain un peu suspect. Il faut toujours être vigilant par rapport à cela. 

Comment expliquer que le marché de l’art se développe avec une faible participation des africains eux-mêmes ?

Qu’il n’y ait pas assez de collectionneurs africains ! c’est toujours le reproche qui est fait. C’est vrai que les grandes pièces du patrimoine africain comme les masques, les statuettes, les sculptures, tout cet art se retrouve pour l’essentiel en dehors du continent, de l’ordre de 90%, selon certaines estimations. Pour ce qui est de l’art contemporain, c’est différent. Même si ça reste des collectionneurs européens ou américains qui sont majoritaires. Il y'a quelques collectionneurs africains qui investissent dans l’art mais qui restent encore discrets. Le cas sud-africain est toujours à part. Parce qu’il y’a toujours eu des collectionneurs sud-africains avec des galeries dynamiques. Cependant, en Afrique de l’Ouest, on voit que les choses évoluent avec notamment le travail que fait la galerie Cécile Fakhouri par exemple à Abidjan. C'est un travail extrêmement important. Abidjan commence à avoir un embryon d’un marché de l’art contemporain avec des collectionneurs, des pièces qui se vendent à des tarifs qui auparavant n’auraient pas forcément trouvés acquéreurs. Ça commence à bouger un peu.

Une rupture est en train de s’opérer sur le continent concernant cet art figé à la faveur par exemple du Salon urbain de Douala (Sud), quelle en est la spécificité ?
La particularité du Sud est de penser l’art dans l’espace public. Ce qui est une approche très particulière. Ce n’est pas de l’art qui a vocation à rentrer dans un musée ou une collection. L’art dans l’espace public prend diverses formes. Ça peut-être de la performance, des installations éphémères ou permanentes. Dans cet espace public, on a aussi une fonctionnalité de l’art qui est différente. On peut avoir du mobilier avec un accent porté sur un design, suggérant une réflexion sur le mobilier urbain. Il peut y avoir des lieux de rencontres crées à partir ou autour d’une œuvre d’art. La rupture que vous évoquez est dans la pratique artistique qui est totalement différente et qu’on n’a pas l’habitude de voir sur le continent. Jusqu’ici, on avait une approche muséale qui donne à penser que l’art doit être dans un lieu fermé. Penser l’art dans l’espace public de manière contemporaine comme le fait Doual’art et le Sud est très important puisque ça permet de renouer avec une pratique traditionnelle et africaine de l'art. En Afrique, l’art, c’est l’art des maques, des cérémonies, la danse… c’est une pratique qui ne se fait jamais seule et de manière cachée, même si on peut évoquer l’art initiatique. C’est clairement l’aspect fonctionnel de l’art dans les sociétés africaines qui est ainsi remise en exergue.

Les pratiques culturelles développées par le Salon Urbain de Douala n’épousent-elles pas finalement la conception africaine de l’art ? 
Justement! la philosophie du Sud est de réfléchir sur un art dont tout le monde puisse se l’approprier. C’est d’avoir un art populaire au sens noble. Que l’œuvre soit palpables, que les personnes qui passent et qui s’y intéressent, puissent y participer. L’idée de participer et d’aller à la rencontre de l’autre, de créer du lien et de l’entretenir de manière positive et féconde est omniprésente. L’approche du Sud  montre qu’avec l’art on peut explorer des imaginaires différents et faire en sorte que la'rt ne soit pas réservé à une petite élite. C’est pourquoi le Sud se déploie dans des quartiers sociologiquement très variés, en collaboration avec des populations qui, à priori, rencontrent souvent très peu l’art dans leur quotidien. Ce qui est remarquable ! Cependant, il faut faire attention de leur imposer cet art. Il faut donc toujours trouver le moyen de leur proposer une pratique artistique et de les y convier.
 
Les artistes africains évoluent, en majorité, dans une certaine précarité. Est-ce que cela n’impacte pas sur leur créativité ?
La question de la précarité de l’artiste, vous allez la retrouver dans toutes les sociétés. Même en France, être artiste, ce n’est pas forcément gagner des millions. A la différence des autres pays, en France, il y’a un statut particulier pour les artistes. Toute chose de nature à les protéger, en tout cas, leur assurer un minimum. Mais de manière générale, parmi les artistes, il y’a souvent une grande disparité ; les grands noms. Et derrière les grands noms, il y’a une multitude d’artistes qui gagnent chichement leur vie. On retrouve le même schéma sur le continent africain. Vous avez des artistes qui peuvent vendre des œuvres à plusieurs millions d’euros. En même temps vous avez une multitude d’artistes qui gagnent très peu leur vie. Est-ce que cela influence ou pas leur création ? Oui ! Ça influence leur création mais pas forcément de manière négative. Quand vous n’avez pas de moyen, l’imagination vous invite à bricoler, à ruser, à créer à partir de peu et ça peut aussi parfois vous obliger à travailler davantage l’imaginaire. Effectivement, quelque fois on peut avoir une idée magnifique et avoir du mal à la réaliser parce qu’on a du mal à investir pour les matériaux. C’est une réalité. Je crois que les artistes trouver toujours un moyen ou un autre de s’exprimer. 

Pour apprécier le travail des artistes et les aider à se remettre en cause, les critiques d’art seraient très peu nombreux sur le continent ?
Le problème ne se pose pas seulement pour l’art plastique, il se pose aussi pour les critiques littéraires, le théâtre, la danse par exemple. Cette situation est liée à l’offre médiatique. Il faudrait réussir à avoir davantage de journalistes formés au journalisme culturel. Qu’il y’ait une réelle exigence, de manière plus large, sur la qualité du journalisme et qu’il y’ait aussi les moyens d’assurer cette qualité journalistique. J’ai rencontré des journalistes culturels sur le continent qui font un travail remarquable mais qui souvent sont isolés dans leur rédaction. Et ça pose toujours la question de la valorisation de la culture dans la société. Il faudrait qu’il y’ait davantage de critiques, ce qui suppose qu’il y’ait un lectorat plus large, qu’il y’ait des publications qui soient prêtes à suivre ce mouvement-là. En même-temps, notons qu’avec internet, il y’a la possibilité de créer des blogs, des sites internet. Il y’a quand même des journalistes culturels très actifs qui trouvent des solutions, proposent des choses de qualité. Reste que les publications de certains d'entre-eux restent confidentielles. Je me suis aperçu de cela à Doual’art, c’est qu’il y’a énormément d’initiatives culturelles très riches et très denses, mais le travail de communication n’est pas souvent fait. Ça fonctionne par le bouche à oreille. Je pense qu’il faut également prendre le temps de parler de ce qu’on fait. 

Propos recueillis par Claudel Tchinda

 

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