Google+

Tourisme mémoriel : la traite négrière fait recette
Les palais royaux d’Abomey, les châteaux de la côte ghanéenne, l’île de Gorée, l’ancien port de Bimbia sont quelques lieux sur le continent africain où des États s’attellent à valoriser
image a la une site bimbia
Site de Bimbia

Faire de l’esclavage un sujet d’intérêt qui attirent des curieux, séduit les visiteurs, et pas seulement ! Le sujet est toujours une source d’attrait principalement pour les descendants africains des États-Unis et d’ailleurs. Et comme d’habitude, les projets sur l’esclavage comprennent les aspects de coopération, de diplomatie et de vulgarisation de l’histoire des peuples « de couleur » avec des retombées économiques conséquentes en perspective et une quête de notoriété certaine.  

Rappeler et se rappeler d’où sont partis les ancêtres des afro-américains, caribéens, haïtiens. Proposer un parcours de l’arrestation, de la mobilisation, du cheminement vers le port d’embarquement, avec souvent des scénarii de reconstitution choquantes des maltraitances et atrocités dont étaient l’objet les esclaves qui allaient, pour certains, servir dans des champs de cannes à sucre. C’est une démarche déjà adoptée par le Bénin qui s’est engagé à aménager un tracé d’une quarantaine de kilomètres entre la lagune de Cotonou et celle de Ouidah qui, selon les historiens de l’esclavage a été l’un des ports négriers les plus importants d’Afrique après celui de Luanda en Angola, avec plus d’un million d’esclaves passé par ce port. Ce circuit mémoriel estimé à 1200 milliards est un parcours de quatre kilomètres comprenant des stations considérées comme des lieux clés de la mémoire de l’esclavage : l’Arbre de l’oubli, la Place aux enchères, l’Arbre du retour, la Porte du non-retour.

La localité de Bimbia ouverte sur la mer, dans la région du Sud-Ouest du Cameroun, s’inscrit dans la dynamique de ce tourisme de mémoire. Cet ancien port négrier situé à une centaine de kilomètres de Douala classé au patrimoine national en 1987 aurait vu passer près de 10% des 12 millions d’Africains déportés entre le XVIe et le XIXe siècle, d’après la chercheuse américaine Lisa Marie Aubrey. Sa publicisation s’est faite avec la visite continue des lieux par des membres de la communauté afro-américaine notamment avec pour principal déclencheur l’analyse de l’ADN du potentiel touriste en quête de ses origines. Un regain d’intérêt est manifeste autour de ce site avec un symposium organisé en juin 2017 pour penser son aménagement et reconstituer la vérité historique sur ce site. L’ambition des autorités camerounaises et béninoises au sujet de Bimbia et Ouidah étant de le faire classer au Patrimoine mondial de l’humanité par l’Unesco.

La directrice du Centre du patrimoine mondial de l’Unesco, Mechtild Rössler, indiquait à Jeune Afrique, que les pays en développement ont souvent un manque d’institutions efficaces pour soutenir le processus d’inscription d’un site au patrimoine mondial. A la rareté de l’expertise locale, il faut ajouter le coût de réalisation d’un dossier de candidature jugé très élevé. De plus, toujours de Jeune Afrique, un site classé au patrimoine mondial doit être administré selon un plan de gestion et doit être préservé aux frais du gouvernement. Ce qui interroge la capacité des pays de la zone Communauté économique et monétaire d’Afrique Central (Cemac) à pouvoir tenir ce pari.

La problématique souvent soulevée avec cette initiative est double : l’adhésion des populations du site touristique au projet mais aussi de la prise en compte des traditions, activités et septicités desdites populations. Le cas de massif de l’Ukhahlamba-Drakensberg en Afrique du Sud qui se distingue par son paysage et des œuvres d’art rupestre réalisées datant de plusieurs siècles. Sa patrimonialisation dans la liste de l’Unesco en 2000 en tant que bien « mixte » a entraîné la fermeture du site pour les cérémonies sacrées traditionnellement pratiquée par les riverains. De plus les autochtones se sont du coup trouvés obligés de se déporter sur d’autres sites.

Cet ensemble de réalité justifierait en partie le fait que moins de 10% seulement des sites africains figurent dans cette liste. Or, l’Unesco soutient un projet de promotion des sites retraçant l’histoire de la traite négrière baptisé « La Route de l’esclave : résistance, liberté, héritage ».

Ce tourisme sur l’esclavage se développe
Selon les chiffres l’Organisation mondiale du tourisme (OMT), le nombre de visiteurs au Bénin est passé de 209 000 à 250 000, entre 2011 et 2015. Attrait principal, les palais royaux d’Abomey, classés depuis 1985 au Patrimoine mondial de l’humanité par l’Unesco. Une performance en deçà de celle du pays de Macky Sall. Le nombre de visiteurs de l’île de Gorée, au Sénégal, a carrément explosé. De 495 000 visiteurs en 2003, il est passé à 836 000 depuis 2014 d’après la Banque mondiale. Les exemples de retombées économiques à la fois pour les palais royaux d’Abomey, les forts et châteaux du Ghana, l’ile de Gorée inscrit au patrimoine mondial depuis 1978 et qui représente l’une des places fortes de ce tourisme mémoriel, attestent de l’opportunité qu’offre ces projets.

L’authenticité du récit historique contestée
Les travaux de Gaetano Ciarcia intitulé « L’oubli et le retour » sur le projet d’aménagement de Ouidah révèlent que cette initiative qui intègre l’itinéraire intercontinental de la Route de l’Esclave, réalisé sous l’égide de la Conférence générale de l’Unesco lancé en 1994 est intervenue dans un contexte : « où se manifestait un clivage entre la reconstitution officielle de la période de la traite transatlantique et la perception intime du passé de l’esclavage local dans les concessions familiales ou les plantations de palmiers à huile ». Pour Gaetano Ciarcia, il s’agissait, d’un espace partagé entre l’affirmation politique des identités du présent et la reconstruction éthique des faits du passé.

L’itinéraire de Ouidah a été conçue « pour représenter les séquences du calvaire des esclaves : après la vente sur la place aux Enchères, leur transit autour de l’Arbre de l’Oubli – neuf fois pour les hommes, sept fois pour les femmes – aurait constitué une sorte de passage rituel permettant l’effacement de tous les indices de leur appartenance. Ce rituel aurait eu comme contrepoint, contradictoire à vrai dire, leurs circonvolutions (trois fois) autour de l’Arbre du Retour qui auraient permis à leurs âmes, après la mort, de revenir sur la terre des origines. Au lieu dit Zomaï, « là où le feu ne rentre pas », deux statues qui représentent un homme et une femme agenouillés, ligotés et muselés rappellent aux visiteurs le marquage au fer rouge et la réclusion des esclaves dans les cases où ils attendaient leur déportation. Adjacent à cette installation, le mémorial de Zoungbodji est édifié sur l’emplacement prétendu de la fosse commune où les esclaves décédés auraient été enterrés. Au terme de cet itinéraire, la Porte du Non-Retour, faisant face à la mer sur la plage ».

De l’avis des chercheurs, les interprétations actuelles de ces étapes ne sont pas attestées par les sources documentaires déclare Gaetano Ciarcia. Robin Law conclut d’ailleurs dans ses travaux de 2004 qu’il n’y aurait jamais eu de place aux Enchères : « les esclaves étaient vendus à l’entrée des maisons des différents négriers. En ce sens, la place aux Enchères est plutôt la place où se trouvait la maison du négrier de Souza et de ses descendants ». S’agissant de l’Arbre de l’Oubli, de l’Arbre du Retour, du lieu de détention et de marquage des esclaves et de la fosse commune, ces étapes sont également remises en question par Robin Law. Son argument soutient que : « les itinéraires et les modalités du commerce variaient selon les saisons, les périodes, les destinations des captifs, l’efficacité des actions militaires menées par la marine anglaise après l’abolition de la traite en 1807 ».

Des éléments qui donnent de penser qu’on se situe plus dans une œuvre de fiction de belle construction que d’une réalité historique concrète et pousse la réflexion sur l’authenticité du récit et la véridicité de l’héritage mémoriel sur l’histoire de l’esclavage.

Claudel Tchinda

 

 

 

 

Ajouter un Commentaire


Code de sécurité
Rafraîchir

     Nos Partenaires
 blackitude  Trust-for-Africa-work-art
Organe d'Information Culturelle et Touristique Panafricain en Ligne. HANOSCULTURES.COM remercie tous ses partenaires et annonceurs.
Contact: 00 237 22 80 68 63